Accueil

Consommation et lois


Tempérance
 : Synonyme d’abstinence, la tempérance fait référence à une attitude et une volonté personnelles de ne plus consommer d’alcool.

Prohibition : Synonyme d’interdiction, la prohibition possède une portée plus large que la tempérance qui relève plutôt d’un choix individuel. La prohibition représente donc une mesure législative ayant pour effet d’interdire l’entrée et la sortie d’alcool et/ou la vente de celui-ci dans un pays. À la différence de la tempérance, la prohibition s’applique par une législation gouvernementale. Historiquement, le terme est surtout associé à la période de prohibition de l’alcool aux États-Unis de 1920 à 1933. Le terme s’utilise néanmoins pour tout produit interdit. En ce sens, de nos jours, la prohibition de plusieurs drogues est en vigueur.

À noter que la prohibition peut s’appliquer partiellement en exemptant des produits de plus faible concentration en alcool. C’est l’option que privilégie le Québec durant la période de gloire de la prohibition au Canada et aux États-Unis.

Ville sèche : Ce terme réfère aux municipalités et comtés canadiens qui, conséquemment à la Loi Dunkin de 1864 adoptée sous l’Union, se sont prononcés pour l’interdiction de la vente d’alcool sur leur territoire suite à une consultation populaire. Il s’agit donc d’une prohibition de portée locale contrairement aux lois adoptées par une province ou un pays.

 

Consommation d’alcool et lois

L’alcool, en sa qualité de drogue, fait l’objet d’un encadrement serré des autorités, que ce soit pour sa fabrication, sa distribution ou sa consommation. Une multitude de règlements et de lois sont adoptés en vue d’atténuer les impacts négatifs de cette boisson aux propriétés enivrantes. Le Québec flirte même un temps avec son interdiction complète avant de faire le constat que la prohibition est difficilement applicable dans ce coin d’Amérique. De la Nouvelle-France à aujourd’hui, cet élixir pour les uns ou boisson du démon pour les autres se trouve au centre de plusieurs enjeux de société.

Les raisons de la colère

Une constante se démarque depuis les débuts de la colonie : différents groupes et institutions tentent de réduire et même d’interdire la consommation d’alcool. Leurs arguments  sont variés et souvent complémentaires. Il est possible de les regrouper en trois catégories

Militaires

  • Durant les guerres mondiales, la prohibition est vue comme nécessaire à l’effort de guerre en réservant les ressources disponibles à la fabrication de produits plus utiles en temps de guerre que des boissons enivrantes;
  • Il ne faut pas « s’avilir » aux travers de l’ennemi allemand, grand consommateur de bière qui le transformerait en bête !

Religieuses, morales et ordre public

  • Les groupes religieux s’affirment comme des gardiens de la moralité publique. Un père de famille qui passe plus de temps à la taverne que dans son foyer engendre plusieurs problèmes que ce soit au niveau économique (absentéisme au travail et manque d’ardeur à l’ouvrage, dépense en alcool plutôt qu’en biens de nécessité pour la famille) ou même de violence conjugale.
  • Les paroissiens doivent garder leurs pleines capacités en tout temps pour conserver une attitude digne en société, particulièrement le jour du Seigneur;
  • L’alcool est souvent synonyme de rixes et de violences de toutes sortes, entre autres les jours d’élection.

Santé publique

  • Dès l’époque de la Nouvelle-France, les autorités religieuses et civiles s’inquiètent des ravages de l’abus d’alcool dans la population, plus particulièrement chez les Autochtones;
  • Certains médecins affirment que l’alcool prédispose à des infirmités, qu’elle aggrave des maladies bénignes, qu’elle annule l’effet des remèdes et qu’elle cause des maladies nerveuses comme le delirium tremens;

L’ivrognerie et l’alcoolisme sont des problématiques de santé publique. Lors de la Révolution industrielle du 19e siècle, les bourgeois réformistes ciblent principalement la classe ouvrière, portée aux abus selon eux, dans leurs campagnes pour améliorer les conditions de vie urbaines.

Nouvelle France, nouveau produit

Quand les Français s’établissent pour de bon dans la vallée du Saint-Laurent en fondant des établissements au début du 17e siècle, les Autochtones découvrent un produit qui leur est inconnu mais permettant de « rêver éveillé ». Rapidement, les autorités religieuses et civiles constatent les ravages que peut causer l’alcool au sein de cette population et à plusieurs reprises elles tentent d’en réduire la consommation ou même de l’interdire, sans grand succès. L’historienne Catherine Ferland répertorie pas moins de 78 règlements, lois et édits relatifs à l’alcool proclamés entre 1663 et 1760. De ce nombre, près de la moitié concerne la consommation d’alcool des Autochtones. Ces tentatives datent d’ailleurs des débuts de la colonie puisque Samuel de Champlain (vers 1574-1635), alors gouverneur de la Nouvelle-France, interdit la vente d’alcool aux Autochtones dès 1633. La bière et le cidre sont cependant permis, car considérés comme un moindre mal.

Cette surabondance d’actes de lois illustre la difficulté de faire appliquer la prohibition, et ce, dès le début de la colonie. Ce grand nombre de lois montre aussi la délicate situation dans laquelle se trouve l’État qui doit satisfaire les intérêts du clergé ainsi que ceux des marchands et buveurs; la conciliation de la prohibition et du mercantilisme étant difficilement soluble.

Les Canayens (natifs de la Nouvelle-France) se voient eux aussi visés par les autorités qui tentent de réprimer l’ivrognerie; les résultats ne sont pas davantage concluants même si l’Église catholique rappelle que l’ivresse est un péché mortel ! Les habitants d’origine européenne ne démontrent pas plus d’obéissance que les Autochtones en ce qui a trait à la consommation de ce fruit défendu. Les lois édictées relatives à l’alcool touchent les pratiques dans les cabarets et les auberges ainsi que la taxation et la règlementation des prix des boissons. Les débits de boissons pullulant en Nouvelle-France, les autorités ont tôt fait de réglementer leurs heures d’ouverture, les tarifs des boissons ainsi que le fonctionnement de ces commerces. Pour exercer le métier d’aubergiste et de cabaretier, les intéressés doivent d’abord obtenir l’autorisation de l’intendant sous réserve de présenter un certificat de bonne conduite. Les tenanciers ont aussi l’obligation de ne pas servir d’alcool durant la messe ni de laisser place aux jeux d’argent dans leurs établissements. L’ivresse excessive et le blasphème sont également proscrits. Il leur est en outre interdit de faire crédit et de recevoir un paiement en nature.

Si les autorités civiles se montrent souvent réfractaires à la prohibition, la raison réside dans le fait que la colonie tire d’énormes revenus du commerce de la boisson. L’État procède à la tarification de l’alcool importé en Nouvelle-France. Il s’agit souvent d’un enjeu stratégique puisqu’à l’approche de conflits militaires, qui sont nombreux, ces taxes sont augmentées et ce nouvel apport d’argent est utilisé pour fortifier adéquatement le territoire.

De plus, l’administration coloniale s’immisce directement dans la production de bière. En 1669, l’intendant Jean Talon (1625-1694) fonde la Brasserie du Roi dans la basse-ville de Québec. Le Conseil souverain de la Nouvelle-France lui accorde alors le monopole de la fabrication de la bière, une sorte de Société des alcools du Québec (SAQ) avant la lettre. Il faut cependant attendre la Conquête britannique de 1760 pour que la bière devienne un produit de consommation courante au Québec.

Entre tempérance et intempérance

Le premier gouverneur britannique de la nouvelle Province of Quebec, James Murray (1721-1794), loue la sobriété des Canayens en 1762. En peu de temps, cette épithète se révèle néanmoins désuète. Le rhum des Antilles et le gin des Pays-Bas font de plus en plus fureur auprès des habitants. Si bien qu’en 1807 le journal Le Canadien mentionne que l’habitude de boire des spiritueux « est fortement répandue en ce pays.[1] » Bientôt, les autorités publiques et religieuses décident de s’attaquer aux problèmes découlant de cette consommation.

Avec l’Acte de Québec de 1774, c’est le gouverneur de la colonie qui délivre les permis d’alcool. Les débits de boissons doivent obtenir une licence (permis d’opération) sous prétexte de préserver l’ordre public. Cette législation permet bien-sûr à l’État de regarnir ses coffres. En 1805, une loi interdit la vente d’alcool le dimanche, sauf pour les malades et les voyageurs. Puis, en 1823, le gouvernement encadre encore plus sévèrement les débits d’alcool, alors qu’un nombre maximum de permis est octroyé par paroisse, et il impose du même coup un couvre-feu.

Au 19e siècle, inspiré par ce qui se fait en territoire anglo-saxon, des sociétés de tempérance apparaissent au Bas-Canada (Québec). Elles mènent plusieurs campagnes jusqu’à ultimement demander aux gouvernements de prohiber ce « produit du démon ». La « supervedette » de la tempérance au Québec est l’abbé de Beauport, Charles Chiniquy (1809-1899), un personnage fort charismatique et haut en couleur. Lui-même fils d’alcoolique, Chiniquy œuvre comme aumônier de l’Hôpital de la Marine et des Immigrés de Québec. À cet endroit, le prêtre est sermonné par le chirurgien chef James Douglas qui le surprend à siroter un brandy alors que le médecin a interdit la consommation d’alcool dans son institution. Ébranlé, l’abbé fonde par la suite une société de tempérance à Beauport en 1840. Si au départ Chiniquy prêche la modération (trois verres par jour), rapidement l’apôtre de la tempérance prône l’abstinence complète, puisque les fidèles croient qu’il faut absolument consommer ces trois boires quotidiens ! La stratégie des sociétés de tempérance est de faire promettre aux paroissiens de ne plus boire d’alcool. Ces mouvements connaissent de grands succès. En 1850, 400 000 catholiques du Canada-Est (Québec) sur 900 000, se seraient engagés à maintenir un régime sec, selon l’évêché de Montréal. Même si des ligues de tempérance comme les cercles Lacordaire existent jusqu’à la Révolution tranquille, le mouvement connaît ses heures de gloire au milieu du 19e siècle.

Si le mouvement de tempérance s’adresse d’abord directement aux « pécheurs », ses succès  poussent bientôt le gouvernement du Canada-Uni à se pencher sur ce problème. En 1849, un comité spécial de l’Assemblée législative est mandaté pour étudier les problèmes d’intempérance. Deux ans plus tard, une loi destinée au Canada-Est est adoptée précisant les conditions d’octroi de permis d’alcool ainsi que les heures et les conditions de vente du produit.

Une société distincte

À la fin de la Première Guerre mondiale, le mouvement prohibitionniste atteint son apogée en Amérique du Nord. Le Québec y échappe de justesse, faisant de cet État une société distincte en ce domaine.

Avant d’en arriver à la prohibition totale au Canada en 1918, plusieurs législations et tentatives la préparent. La Loi Dunkin de 1864 permet aux municipalités et aux comtés canadiens d’interdire la vente d’alcool sur leur territoire suite à un vote majoritaire des citoyens par référendum. Les curés font donc pression sur les élus des villes, si bien qu’en 1919, en vertu de cette loi, près de 90 % des 1 300 municipalités québécoises sont sèches, dont Trois-Rivières, Lévis et Lachine depuis 1915, ainsi que Québec depuis 1917. L’exception notable est Montréal, ville du vice et métropole québécoise.

En 1874, le gouvernement fédéral adopte la Secret Ballot Law qui impose entre autres la fermeture des débits de boissons les jours d’élection, pour des raisons d’ordre public. À partir de 1880, le mouvement de tempérance possède ses entrées dans les milieux politiques. Il  fait alors pression sur les élus pour qu’ils instaurent des lois plus sévères, réclamant jusqu’à la prohibition totale de l’alcool. Le gouvernement d’Ottawa met donc sur pied, de 1892 à 1895, la Royal Commission on the Liquor Traffic in Canada, qui possède comme mandat d’évaluer la mise en place d’une loi restreignant la vente d’alcool. Dans son rapport, la commission mentionne que le courant prohibitionniste est très ancré dans le Canada anglais mais que les francophones s’y opposent fortement. Dans le but de trancher ce nœud gordien, le gouvernement de Wilfrid Laurier (1841-1919) tient un plébiscite sur la prohibition le 29 septembre 1898, le premier de l’histoire du Canada. La question posée se lit comme suit : « Êtes-vous en faveur de l’adoption d’un acte prohibant l’importation, la fabrication ou la vente des spiritueux, vins, aîle [sic], bière, cidre et toutes autres liqueurs alcooliques servant de boisson ?[2] » Seulement 44 % des électeurs canadiens répondent à la question. Pour leur part, les citoyens québécois votent Non à 81 % ! Néanmoins, dans l’ensemble du Canada le Oui remporte une victoire serrée en obtenant la faveur de 51 % des votants. Le premier ministre libéral ne tient finalement pas compte du résultat, arguant que les 13 687 voix de majorité ne sont pas suffisantes pour modifier la loi et que le Québec a voté massivement contre; à cette époque la « belle province » constitue le bastion électoral du Parti libéral du Canada. Ce n’est que partie remise pour la mise en place de la prohibition.

En 1911, suite aux pressions de la Dominion Alliance et de la Ligue antialcoolique catholique, le premier ministre québécois Lomer Gouin (1861-1929) adopte la Loi de la fermeture de bonne heure; comme dans l’expression « rentrer de bonne heure ». Gouin crée en outre une commission d’enquête l’année suivante, la commission Carroll, qui a comme mandat l’étude du commerce de l’alcool. Dans son rapport de 1913, Henry George Carroll (1865-1939) en vient à la conclusion qu’imposer la prohibition au Québec est impossible. Par contre, le président de la commission recommande l’adoption de règlements dissuasifs à la consommation dans les tavernes, le but étant de rendre l’endroit inhospitalier :

  • Ne pas voir l’intérieur depuis le trottoir;
  • Interdiction de boire accoté au bar;
  • Permission de boire seulement dans des petits verres;
  • Interdiction de musique.

La loi québécoise adoptée en 1915 fait siennes ces recommandations. Deux ans plus tard, l’âge minimal pour fréquenter les tavernes passe de 18 à 21 ans.

À la fin de la Grande Guerre, en 1918, le Canada proclame la prohibition, qui interdit la fabrication et l’importation de toute boisson enivrante. Les brasseries peuvent néanmoins vendre de la « bière de tempérance », c’est-à-dire un produit qui ne dépasse pas 2,5 % d’alcool. Cette loi fédérale devient caduque à la fin du conflit. Il demeure que 90 % des municipalités québécoises sont sèches, suite à une application locale. Par contre, l’ennemi à abattre est Montréal, la plus grande ville québécoise, qui n’a jamais cédé à la prohibition.

À Québec, le gouvernement Gouin emboîte le pas en 1918 en votant sa propre loi de prohibition, qui ne doit cependant entrer en vigueur que l’année suivante. Ce délai laisse amplement le temps à l’Association des brasseurs de la province de Québec de s’organiser pour contrecarrer cette loi. L’association crée le Comité de la modération en faveur de l’utilisation des boissons à faible teneur en alcool. C’est en misant habilement sur une tempérance modérée que les brasseurs comptent bloquer l’entrée en vigueur de la prohibition. Norman Dawes de la National Breweries Limited est chargé de la campagne publicitaire. Le Comité vante les vertus de la bière pour les ouvriers et les militaires. Dawes brandit également la menace économique en cas de prohibition : « La fermeture des brasseries entraînant d’énormes pertes de matériel et supprimant des centaines d’emplois serait un coup porté au crédit de la province et un obstacle au rapatriement des soldats.[3] » Les brasseries jouent par ailleurs sur la fibre nationaliste en affirmant que le Québec peut faire bande à part au Canada et qu’il ne doit pas laisser le fédéral empiéter sur les compétences provinciales. Vox populi, vox Dei : devant les pressions du lobby brassicole et de la population, le gouvernement Gouin remet lui aussi la décision entre les mains des citoyens en organisant un référendum sur la prohibition le 10 avril 1919, le premier de l’histoire du Québec. La question est la suivante : « Êtes-vous d’opinion que la vente des bières, cidres et vins légers, tels que définis par la loi, devrait être permise ?[4] ». La veille du vote, le ministre québécois Napoléon Séguin (1865-1940) affirme que la prohibition constitue en fait un complot des protestants méthodistes anglophones dirigé contre l’Église catholique, dont le but est de détruire la Sainte Communion en faisant disparaître le vin ! L’Église catholique se montre d’ailleurs partagée face au référendum. Les électeurs le sont moins en répondant Oui avec une majorité claire de 79 %. Seules sept circonscriptions anglophones et rurales appuient le Non sur les 82 comtés québécois. Suite à ce résultat probant, la loi québécoise sur la prohibition est amendée pour permettre la vente des boissons légères. Le Québec devient donc le seul endroit au nord du Rio Grande à ne pas appliquer la prohibition totale de l’alcool, avec les îles Saint-Pierre-et-Miquelon, possessions françaises.

En ce qui concerne la prohibition des alcools forts, la loi n’est jamais réellement appliquée. Elle est d’ailleurs retirée en 1921 lors de l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, qui crée la Commission des liqueurs de Québec, ancêtre de la SAQ. Il va sans dire que cette société publique est la première du genre en Amérique du Nord, ce qui place le Québec à l’avant-garde en matière de commerce de l’alcool. L’État québécois gère donc la vente des vins et spiritueux ainsi que l’octroi de permis dans les hôtels et restaurants servant de l’alcool. La Commission des liqueurs possède aussi comme mandat de s’assurer de la qualité de l’alcool vendu. Selon le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau (1867-1952), cette loi vise à contrôler la qualité des produits pour éviter que les consommateurs se rendent malades en buvant de l’alcool frelaté, ce qui est commun en régime prohibitionniste. La nouvelle loi autorise la consommation aux personnes de 18 ans et plus. Elle peut également interdire la consommation à toute personne possédant de graves problèmes d’alcool comme, par exemple,  une personne déjà condamnée pour ivresse ou encore un alcoolique dénoncé par un proche. Le nouveau régime encadre par ailleurs les tavernes, en continuité avec la loi de 1915 :

  • Interdiction de vente de boissons fortes;
  • Abolition du bar (comptoir de service);
  • Interdiction du chant, de la danse et du jeu;
  • Couvre-feu à 22 h.

En 1922, la Commission des liqueurs acquiert sa propre usine d’embouteillage. Les consommateurs ne peuvent cependant se procurer qu’une bouteille de spiritueux à la fois dans les magasins de la Commission. Cette limite est levée en 1941.

À noter que si les femmes fréquentent les tavernes pendant les années 1920 et 1930, elles s’y sentent toutefois  de moins en moins les bienvenues. La raison se trouve dans l’existence de débits de boissons clandestins (les blind pigs) associés aux maisons closes. Une femme fréquentant une taverne, même légale, est alors amalgamée à une prostituée. Le gouvernement de Maurice Duplessis (1890-1959) réagit en interdisant aux femmes l’accès aux tavernes, à partir de 1937, sous prétexte de moralité publique.

En contrôlant la vente d’alcool, le gouvernement québécois renfloue également ses coffres. Durant la prohibition en Amérique du Nord, la Commission des liqueurs fait des affaires d’or, de même que les brasseurs et distillateurs québécois qui alimentent les Étasuniens assoiffés par le biais  d’un réseau de contrebande. Encore aujourd’hui, la SAQ représente une véritable mine d’or pour l’État québécois, ayant généré des profits record d’un milliard de dollars durant l’exercice financier 2012-2013.

Une révolution tranquille

La Commission des liqueurs vit elle aussi à l’heure de la Révolution tranquille. En 1961, la Régie des alcools du Québec est créée, remplaçant la vieille Commission des liqueurs. Innovation, les consommateurs peuvent maintenant voir les produits dans les magasins de la Régie, ce qui était interdit auparavant. Puis, en 1970, les clients peuvent toucher les produits offerts en boutique. Une petite révolution ! 

Toujours en réflexion, le gouvernement crée la commission Thinel en 1968, portant sur le commerce des boissons alcooliques. Suite aux recommandations de la commission, la Société des alcools du Québec et la Commission de contrôle des permis d’alcool remplacent la Régie des alcools en 1971. Puis, les épiceries obtiennent le droit de vendre du vin en 1978. Trois ans plus tard, les brasseries sont elles aussi autorisées à vendre du vin et du cidre en fût, en plus de leur traditionnelle bière.

De 1970 à 1986, la loi régissant le commerce de l’alcool s’assouplit.  En 1971, l’âge légal pour consommer de l’alcool passe de 21 à 18 ans. Les tavernes, ces repaires réservés exclusivement aux hommes, connaissent une révolution pas si tranquille, du moins pour leurs clients réguliers, les « piliers de taverne ». Les brasseries ouvertes aux femmes sont légalisées en 1970. Le rapport Bossé portant sur la Loi sur la Commission de contrôle des permis d’alcool recommande en 1978 que toutes nouvelles tavernes soient accessibles aux femmes. L’année suivante, la loi 55 conserve le « droit acquis » des anciennes tavernes d’exclure la gent féminine. De ce moment datent les fameuses inscriptions « Bienvenue aux dames » ornant les commerces non ségrégationnistes. Il faut cependant attendre 1986 pour que cette discrimination basée sur le sexe soit abolie. Malgré cela, plusieurs débits de boissons demeurent les repaires des « piliers de taverne » où peu de femmes osent s’aventurer.  D’ailleurs, le rétablissement de l’accès des femmes aux tavernes ne figure pas en tête de liste des revendications des féministes québécoises. Néanmoins, interdire l’accès à un lieu aux femmes en 1986 dans un Québec qui se veut moderne constitue certes un anachronisme à corriger.

Depuis les années 1990, particulièrement à Montréal, plusieurs tavernes sont rachetées et revampées au goût du jour, devenant alors des lieux branchés fort courus des jeunes hommes et femmes. Les « piliers de tavernes » sont, quant à eux, relégués en dehors de leurs antres en même temps que les machines de vidéo-pokers sont évincées de ces lieux maintenant bon chic bon genre.

L’alcool demeure longtemps une pomme de discorde ayant embêté moult gouvernements, qui adoptent une grande quantité de lois pour tenter de diminuer les problèmes relatifs à sa consommation. Depuis le milieu du 19e siècle, les autorités publiques remettent d’ailleurs la décision entre les mains des citoyens en organisant une pléiade de consultations locales, provinciales ou pancanadienne. Aujourd’hui, l’alcool demeure un produit toujours aussi surveillé et sa publicité strictement encadrée, mais son interdiction a laissé place à des campagnes d’éducation qui visent plutôt la réduction des méfaits : alcoolisme, alcool au volant, abus d’alcool.

 

David Milot,
Historien

2013 09 30

 

Médiagraphie

« Boire, ce plaisir coupable », Quatre-temps, vol. 33, no 4 (déc. 2009), p. 8-9.

DAIGNAULT, Sylvain. Histoire de la bière au Québec, Broquet, 2006, 184 p.

FERLAND, Catherine. Bacchus en Canada : Boissons, buveurs et ivresses en Nouvelle-France, Septentrion, 2010, 432 p.

HALLOWELL, Gerald. « Prohibition », L’Encyclopédie canadienne, Historica-Dominion, 2012, thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/prohibition (Page consultée le 6 juillet 2013)

« Henry George CARROLL », Assemblée nationale du Québec, Assemblée nationale du Québec, 2008, www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/anciens-parlementaires/carroll-henry-george-91.html (Page consultée le 6 juillet 2013)

« Historique », SAQ, SAQ, 2013, www.saq.com/content/SAQ/fr/a-propos/la-saq/historique.html (Page consultée le 6 juillet 2013)

La consultation populaire au Canada et au Québec, 3e édition, Directeur général des élections du Québec, s.d., 89 p.

LAPORTE, Gilles. Molson et le Québec, Michel Brûlé, 2009, 265 p.

LEMELIN, André. « Régime sec », Québec science, vol. 48, no 4 (déc. 2009-janv. 2010), p. 41-44.

LÉVESQUE, Michel, et Martin PELLETIER. Les référendums au Québec : bibliographie, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, 2005, 83 p.

MORIN, Stéphane. Brasseurs, brasseries et activités brassicoles dans la plaine de Montréal, 1788-1852, mémoire de maîtrise (histoire), UQAM, 2000, 194 p.

MYRE MCCALLUM, Marc. Pour boire il faut vendre : les publicités de bière au Québec dans les années 1920 et 1950, mémoire de maîtrise (histoire), Université de Montréal, 2012, 127 p.

RATELLE, Maurice. L’application des lois et règlements français chez les Autochtones de 1627 à 1760, Ministère de l’Énergie et des Ressources, 1991, 48 p. (Coll. « Les études autochtones »)

« Référendums au Québec », Le directeur général des élections du Québec, Directeur général des élections du Québec, 2013, www.electionsquebec.qc.ca/francais/provincial/resultats-electoraux/referendums.php (Page consultée le 6 juillet 2013)

ROUSSEAU, Louis. « Boire ou ne pas boire, se sauver ou se perdre ensemble. Le mouvement de tempérance dans le Québec du XIXe siècle », Études canadiennes, no 35 (1993), p. 107-122.

SAPER, Shana. « Les femmes et les tavernes », Justice, vol. 12, no 2 (fév. 1990), p. 45.

« Tenue d’un référendum sur la prohibition au Québec », dans Jean-Herman GUAY, dir., Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/21367.html (Page consultée le 6 juillet 2013)

« Tenue d’un vote sur la prohibition de l’alcool dans plusieurs villes québécoises », dans Jean-Herman GUAY, dir., Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/21367.html (Page consultée le 6 juillet 2013)

THIVIERGE, Nicole, et Brigitte GAGNON. « L’Est du Québec et la contrebande d’alcool », Cap-aux-diamants, no 28 (hiver 1992), p. 48-51.

« Un toast à l’histoire !», Centre d’histoire de Montréal, Ville de Montréal, ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=2497,3090507&_dad=portal&_schema=PORTAL (Page consultée le 6 juillet 2013)

VOISINE, Nive. « L’apôtre de la croix noire : Charles Chiniquy », Cap-aux-diamants, no 28 (1992), p. 44-47.




[1] Cité par André LEMELIN, « Régime sec », Québec science, vol. 48, no 4 (déc. 2009-janv. 2010), p. 42.
[2] La consultation populaire au Canada et au Québec, 3e édition, Directeur général des élections du Québec, s.d., p. 14.
[3] Cité par Sylvain DAIGNAULT, Histoire de la bière au Québec, Broquet, 2006, p. 60.
[4] Cité par Michel LÉVESQUE et Martin PELLETIER, Les référendums au Québec : bibliographie, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, 2005, p. 10.