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Les grandes guerres

Alcool et guerres mondiales

Le Canada participe activement aux deux guerres mondiales du 20e siècle. Même s’ils se trouvent loin des champs de bataille principaux, les habitants et les entreprises d’ici doivent vivre avec les conséquences de la guerre totale. Ce concept implique que l’État fédéral dispose de toutes les ressources nécessaires pour remporter la victoire. Grâce à la Loi sur les mesures de guerre, le gouvernement central suspend les libertés civiles et obtient des pouvoirs exceptionnels puisque le pays se trouve dans une situation d’exception. Tous les secteurs de l’économie sont touchés, incluant les brasseries et les distilleries. La Grande Guerre (1914-1918) et la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) ont des incidences importantes sur les consommateurs et les producteurs d’alcool. C’est d’ailleurs durant la Première Guerre mondiale que la prohibition est finalement instaurée au Canada. Les brasseurs et consommateurs québécois sont cependant peu affectés par cette interdiction.

Grande Guerre, grandes préoccupations

Le 4 août 1914, le Dominion du Canada, en tant que partie de l’Empire britannique, entre en guerre contre l’Allemagne. Le 22 août, le gouvernement fédéral adopte la Loi sur les mesures de guerre qui lui confère des pouvoirs d’urgence extraordinaires, dont celui de s’emparer de tous biens utiles en vue de vaincre l’ennemi. Les entreprises qui peuvent contribuer à l’effort de guerre sont donc réquisitionnées et souvent transformées en industries militaires. Les distilleries n’y échappent pas, puisque l’alcool représente une composante nécessaire à la fabrication de divers matériaux de guerre. Par exemple, une distillerie est reconvertie en usine d’acétone, un produit contenu dans les explosifs.

Réclamée depuis longtemps mais jamais adoptée, la prohibition entre finalement en vigueur durant la Première Guerre mondiale. Aux arguments traditionnels des militants de la tempérance, s’ajoute l’argument d’une mesure de guerre, prenant exemple sur le roi George V  (1865-1936) d’Angleterre qui, en 1915, prend la décision de s’abstenir de consommer des liqueurs alcoolisées durant le conflit. En mars 1918, le gouvernement fédéral adopte donc la prohibition, qui interdit la fabrication et l’importation de boisson enivrante pour la durée de la guerre. Le gouvernement d’Ottawa justifie cette mesure comme représentant un geste patriotique et un sacrifice dans le but de vaincre l’ennemi. En plus de constituer une ressource utile à la fabrication de matériel militaire, l’alcool est vu par les prohibitionnistes comme nuisible aux soldats et aux travailleurs des usines de guerre. Quant à la bière, certains prohibitionnistes l’associent à l’Allemagne, puisque ce peuple est un grand consommateur de houblon; ils vont jusqu’à affirmer que la bière transforme les hommes en bête, à l’exemple des « sales boches » caricaturés dans les images de propagandes. Les prohibitionnistes arguent aussi que les céréales ne doivent pas être gaspillées pour produire de la bière et que les usines militaires doivent employer des travailleurs sobres et productifs.

Féminisme, guerre et prohibition

Le mouvement des femmes n’est pas étranger à la prohibition. Les premières organisations féminines du 19e siècle se concentrent sur l’amélioration des conditions de vie des femmes et des familles. De concert avec les promoteurs du mouvement hygiéniste qui réclame plusieurs mesures pour améliorer les conditions de vie dans les villes, les premières féministes se trouvent souvent à l’avant-garde du mouvement de tempérance. Ces militantes associent l’alcool à plusieurs problèmes sociaux comme la pauvreté et la violence conjugale.

La Women’s Christian Temperance Union, fondée aux États-Unis en 1874, réussit à implanter quelques sections québécoises qui attirent principalement des protestantes. Ces dernières se mobilisent auprès des autres sociétés de tempérance en plus de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent la prohibition. Plus modérées sur cette question, la Montreal Local Council of Women, créée en 1893, et la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, née en 1907 et rassemblant les féministes francophones, revendiquent entre autres la limitation du nombre de débits d’alcool. À la même époque, la Ligue pour la tempérance est surtout composée de protestants dont la majorité des militants sont en fait des femmes.

L’autre grande revendication féministe est le suffrage féminin. En ce sens, la Première Guerre mondiale représente l’heure de gloire des mouvements de femmes, puisqu’en 1918 la prohibition est adoptée au Canada de même que le droit de vote féminin au fédéral.

Au Québec, le droit de vote des femmes est aussi obtenu en temps de guerre, en 1940, suite à l’élection du libéral Adélard Godbout (1892-1956) et aux pressions des féministes québécoises.

La bière patriotique

Après la Grande Guerre, toutes les provinces poursuivent l’expérience prohibitionniste, à l’exception notable du Québec. D’ailleurs, Norman Dawes, de la National Breweries Limited(NBL), avance comme argument que si la province cède à la prohibition, l’économie va s’en ressentir et le gouvernement n’aura plus les ressources nécessaires pour rapatrier les soldats.

La Première Guerre mondiale représente une guerre totale jusque dans la terminologie employée. Durant le conflit, les pays membres de la Triple Entente (Russie, Grande-Bretagne,  France) fuient comme la peste toutes références à l’Empire allemand. À commencer par la famille royale d’Angleterre, les Hanovre (de souche allemande), qui change de nom en 1917 pour celui beaucoup plus british et moins gênant de Windsor. Il s’agit d’une initiative du roi George V, premier souverain britannique à parler un anglais sans trop d’accent allemand. Plus près de nous, la ville de Berlin en Ontario, où réside une importante communauté d’origine germanique, prend le nom de Kitchener en 1916, d’après le patronyme de l’ancien ministre britannique de la Guerre. La bière n’y échappe pas. La Königsbier, lager d’inspiration allemande brassée par NBL, devient la Kingsbeer dès septembre 1914. De la bière du souverain allemand, elle devient la bière du roi d’Angleterre « faite par des Canadiens pour les Canadiens ». Les buveurs peuvent donc la consommer tout en restant fidèles à l’Empire britannique. Malgré ce nouveau patriotisme affiché, sa fabrication est interrompue plus tard durant la Seconde Guerre mondiale, suite au rationnement des ingrédients nécessaires à sa production.

Seconde Guerre mondiale, seconde tentative de prohibition

Le Canada entre à nouveau en guerre contre l’Allemagne le 10 septembre 1939. La Loi sur les mesures de guerre est encore une fois adoptée, engendrant des conséquences similaires sur la population et les industries à celles vécues lors de la Première Guerre mondiale. Pour maximiser les ressources disponibles, le gouvernement fédéral rationne les produits de consommation comme l’alcool. Des produits de luxe, comme les vins français et italiens, sont en outre retirés de la circulation. Les amateurs prêts à payer le prix peuvent cependant s’approvisionner sur le marché noir. Ce sont les gouvernements provinciaux qui sont responsables de mettre en application ces restrictions. Au Québec, il est donc permis aux adultes de plus de 20 ans d’acheter 40 onces d’alcool et de spiritueux toutes les quinzaines. Le whisky est d’ailleurs dilué pour économiser les grains, d’où l’appellation populaire de whisky « Mackenzie King » du nom du premier ministre canadien en poste durant la guerre. Les buveurs ne semblent par contre pas trop assoiffés. Un sondage réalisé en 1943 demande aux Canadiens d’identifier les produits dont ils se privent qui leur manquent le plus. Les spiritueux et la bière n’obtiennent que 3 % de réponses. Est-ce par honte ou bien parce que ces produits sont en partie accessibles par les voies légale et illégale ?

Pour certains irréductibles de la tempérance, le rationnement ne suffit pas et ils proposent le retour à la prohibition comme mesure de guerre. Un sondage mené au Canada en 1943 montre cependant que seulement 37 % de la population y est favorable. Ses défenseurs reprennent les arguments qui ont fait leur succès lors du conflit précédent : les céréales et les travailleurs nécessaires à la production de la bière seraient mieux employés ailleurs; l’alcool serait plus utile à l’effort de guerre à titre de poudre à obus, de caoutchouc et de plastique synthétiques, de déglaçant d’ailes d’avions ainsi que de désinfectant pour les blessures des soldats; l’alcool nuit à la productivité des ouvriers de l’industrie militaire; l’argent déboursé en boissons enivrantes serait mieux dépensé pour les bons de la Victoire vendus par le gouvernement canadien. Ces arguments ne font pas le poids cette fois face aux intérêts de l’industrie brassicole, des hôteliers et des amateurs d’alcool. Les brasseries répliquent à coup de publicités pour défendre leur industrie. Elles avancent que le pays ne manque pas des ingrédients nécessaires à la fabrication de bière. Outre les arguments économiques, le gouvernement de William Lyon Mackenzie King (1874-1950) se montre plus sensible à ceux de la Légion canadienne et des Anciens Combattants, dont les membres ne dédaignent pas à lever le coude lors de leurs réunions. King reconnaît également les arguments des ouvriers qui tiennent à consommer de la bière, surnommée « boisson du travailleur », puisqu’elle est abordable. Ils mentionnent que sa faible teneur en alcool n’entraîne pas l’ivresse. Les travailleurs ajoutent que le « petit verre entre amis » après l’ouvrage possède des effets positifs sur leur productivité puisqu’ils sont par la suite plus détendus et de bonne humeur. Les travailleurs donnent également l’exemple de la Grande-Bretagne qui laisse les pubs ouverts, véritables repaires de la classe ouvrière britannique.

Si les brasseries sont peu inquiétées, ce n’est pas le cas des distilleries qui sont de grandes consommatrices de sucre, alors que ce produit est rationné depuis 1942. En conséquence, King propose cette même année à son conseil des ministres d’imposer des restrictions sur l’alcool. Le Cabinet libéral se divise puisque les représentants du Québec s’y opposent, mentionnant que les journaux de la province tirent un fort revenu publicitaire des fabricants d’alcool et qu’il faut tenir compte des réactions de la presse. Malgré cette opposition, le premier ministre se rend à l’évidence que le sucre est une ressource rare. Les 128 distilleries canadiennes sont donc converties à la production militaire.

Après la conversion des distilleries, les brasseries se voient, quant à elles, imposer des restrictions, cependant moins importantes. En 1943, la Commission des prix et du commerce en temps de guerre plafonne l’approvisionnement de malt aux brasseries à la quantité utilisée l’année précédente. En 1944, la production de bière est plafonnée à 90 % de celle de 1942. Malgré cela, les grandes brasseries passent facilement au travers de la guerre sans  conséquences négatives importantes sur leurs profits.

La publicité des produits alcoolisés est aussi interdite en 1943. Le gouvernement permet néanmoins aux entreprises de « se manifester au public en faisant connaître leurs activités en temps de guerre[1] ». Concrètement, les brasseries et distilleries ne peuvent pas faire de publicité directe de leur produit mais elles peuvent publiciser leur contribution à l’effort de guerre. Par exemple, la NBL met de l’avant l’envoi de bières en zones arides pour désaltérer les soldats assoiffés.

Durant ce conflit, le gouvernement fédéral en profite pour augmenter les taxes dans le but de financer l’effort de guerre. L’alcool n’y échappe pas. De 1939 à 1942, les revenus de taxes provenant de la vente des boissons alcooliques triplent !

Voyant que la victoire est imminente,  le gouvernement d’Ottawa assouplit ses mesures restrictives dans les derniers mois de la guerre en permettant aux distilleries de revenir à leur production civile et en levant les restrictions aux brasseries. Le 6 août 1945, les États-Unis larguent leur première bombe atomique sur Hiroshima, marquant la fin du conflit. Le lendemain, le gouvernement canadien met fin au rationnement de l’alcool qui n’est désormais plus nécessaire.

Nul doute que les deux guerres mondiales transforment les sociétés québécoise et canadienne dans toutes leurs composantes, notamment la consommation et la production d’alcool. La prohibition adoptée durant la Première Guerre mondiale se révèle sans doute comme l’aspect le plus marquant. Par ailleurs, durant ces conflits mondiaux, des brasseurs comme la Dawes doivent se plier aux diktats du gouvernement fédéral qui se montre bien décidé à utiliser toutes les ressources du pays, incluant l’alcool, pour vaincre l’ennemi. Les brasseries réussissent tout de même à surmonter sans trop de difficultés les restrictions imposées, du moins nettement mieux que leurs homologues européens, dévastés par les combats.

 

David Milot,
Historien

2013 09 30

 

Médiagraphie

« Acheter de l’alcool au Québec », Wartime Canada, Wartime Canada, 2013, wartimecanada.ca/fr/document/world-war-ii/wage-and-price-controls/acheter-de-lalcool-au-qu%C3%A9bec (Page consultée le 7 juillet 2013)

BAILLARGEON, Denyse. Brève histoire des femmes au Québec, Boréal, 2012, 282 p.

Collection Dawes-Black Horse, Musée de Lachine, Montréal.

DAIGNAULT, Sylvain. Histoire de la bière au Québec, Broquet, 2006, 184 p.

HALLOWELL, Gerald. « Prohibition », L’Encyclopédie canadienne, Historica-Dominion, 2012, thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/prohibition (Page consultée le 7 juillet 2013)

KENDALL, Kay. « Distillerie », L’Encyclopédie canadienne, Historica-Dominion, 2012, thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/distillerie (Page consultée le 7 juillet 2013)

KESHEN, Jeffrey. Saints, Salauds et Soldats : le Canada et la Deuxième Guerre mondiale, Athéna, 2009 [2004], 426 p. (Coll. « Histoire militaire ») 

MORTON, Desmond. « La guerre comme catalyseur social », Le Québec et les guerres mondiales, Le Québec et les guerres mondiales, 2013, lequebecetlesguerres.org/la-guerre-comme-catalyseur-social/ (Page consultée le 7 juillet 2013)

PRINCE, Robert. The Mythology of War : How the Canadian Daily Newspaper Depicted the Great War, thèse de doctorat (histoire), University of Toronto, 1998, 601 p.

« Tempérance », Musée Virtuel Francophone de la Saskatchewan. Société historique de la Saskatchewan,  musee.societehisto.com/temperance_n384_t757.html (Page consultée le 7 juillet 2013)

TREMBLAY, Yves. « La consommation bridée : Contrôle des prix et rationnement durant la Deuxième Guerre mondiale », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 58, no 4 (printemps 2005), p. 569-607.



[1] Jeffrey KESHEN, Saints, Salauds et Soldats : le Canada et la Deuxième Guerre mondiale, Athéna, 2009 [2004], p. 164. (Coll. « Histoire militaire »)